2022/02/20: Le Soir: ‘#SuisseSecrets: comment le Crédit Suisse a hébergé l’argent du crime.’

Une fuite massive de documents de l’une des plus grandes banques privées révèle que ses comptes bancaires ont été utilisés par des criminels de guerre, des barons de la drogue, des fraudeurs et des dirigeants corrompus.

Un espion yéménite impliqué dans des actes de torture. Des bureaucrates accusés d’avoir pillé la richesse pétrolière du Venezuela. Le roi de Jordanie qui délocalise sa fortune offshore alors que son pays réclame l’aide humanitaire. Un cadre allemand du groupe Siemens qui soudoie des fonctionnaires nigérians pour obtenir la signature de contrats.

Les « héros malgré eux » de cette nouvelle enquête viennent des quatre coins du monde. Ils ne se connaissent pas. Pourtant, deux éléments les unissent. Ils sont assis sur des fortunes colossales dont l’origine est plus que douteuse. Et ils ont logé leur « coffre-fort » à la même adresse : le Crédit Suisse. Une institution, à Zurich. Un mastodonte, même. Avec près de 50.000 employés et 1,6 million de clients, le Crédit Suisse est l’un des fleurons bancaires de la Confédération helvétique. Mais l’établissement se trouve aujourd’hui au cœur d’une nouvelle fuite massive de données.

Une source anonyme a transmis à nos confrères du Süddeutsche Zeitung un listing comprenant plus de 30.000 bénéficiaires de comptes logés au sein de la banque suisse. Sous la coordination de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), plus de 160 journalistes de 48 médias, dont Le Soir, ont épluché ces données.

Il ressort de cette enquête collaborative que le Crédit Suisse a hébergé l’argent du crime et de la corruption durant plusieurs décennies. On trouve parmi les clients de l’établissement des dizaines de dictateurs et d’hommes politiques corrompus, plusieurs grosses fortunes à l’origine illicite ou douteuse, des individus et des entreprises frappés par des sanctions internationales, des espions, ainsi que des criminels appartenant à des réseaux mafieux.

Les Suisse Secrets viennent confirmer que la banque helvétique s’est parfois assise sur les règles de vigilance qui s’imposent pourtant aux banques lors de l’analyse du profil de risques de leurs clients. Empêtré depuis plusieurs années dans une série de scandales financiers, le Crédit Suisse est déjà accusé par la justice de son pays d’avoir permis le blanchiment d’argent d’un réseau bulgare de trafiquant de drogues (lire ci-dessous).

Des radars défaillants

Les documents disponibles ne concernent qu’une infime partie des clients du Crédit Suisse. Mais ils livrent un aperçu révélateur des pratiques de la banque. Les dossiers analysés par le consortium montrent que plusieurs individus, poursuivis notamment pour violation des droits de l’Homme, ont pu loger leurs avoirs sans problème au sein de l’institution suisse. Alors qu’une simple recherche sur le Net aurait suffi à les disqualifier.

C’est le cas de l’ex-chef des armées d’Algérie, Khaled Nezzar. Il a dirigé son pays de 1991 à 1993, lorsque celui-ci était plongé dans une sanglante guerre civile. Inculpé en 2011 en Suisse pour « crimes contre l’humanité », Khaled Nezzar a pu détenir deux comptes – et 2 millions de francs suisses (1,90 million d’euros) – dans la prestigieuse banque entre 2004 et 2013. L’origine de ses fonds est inconnue.

Dans la liste des clients sulfureux de l’établissement helvétique, on trouve également des politiques et hauts fonctionnaires de Tunisie, d’Egypte, de Libye, de Syrie et du Yémen qui ont exfiltré de grosses sommes d’argent de leurs pays lors du « Printemps arabe ». Mais aussi la fille de Nazarbaïev, l’ex-président du Kazakhstan, qui a pu se constituer en toute discrétion un petit bas de laine de 33 millions d’euros. Ou encore l’ex-président d’Arménie Armen Sarkissian, qui a ouvert un compte lorsqu’il était ambassadeur au Royaume-Uni sans le déclarer aux autorités de son pays, en toute illégalité.

Les experts en « conformité bancaire » (ou prévention du risque) qui ont examiné des dossiers portés par l’OCCRP estiment que nombre de clients précités n’auraient jamais dû être autorisés à effectuer des opérations bancaires au Crédit Suisse.

Si quelques dizaines de noms belges apparaissent dans cette nouvelle fuite, aucun des individus identifiés ne réside en Belgique et ne doit donc y payer ses impôts. Le Soir a tout de même passé au peigne fin l’ensemble des ressortissants ayant la nationalité belge, mais n’a identifié aucun récit d’intérêt public.

Un secret partiellement levé

Cette concentration de fonds issus de la criminalité doit beaucoup à la pratique du secret bancaire suisse, inscrit dans la loi depuis 1934. Toute personne qui divulguerait des informations bancaires risque toujours la prison, en Suisse. Ce qui a, selon divers magistrats anti-blanchiment, attiré sur le territoire helvétique une série de délinquants en col blanc, en quête d’opacité.

La Suisse a toutefois levé une partie de son sacro-saint secret bancaire, au niveau international. Le pays participe en effet à l’échange automatique d’informations bancaires entre administrations fiscales. Un accord conclu, entre autres, avec les pays de l’Union européenne, entré en vigueur le 1er janvier 2017. « Depuis, la Suisse échange automatiquement avec les autorités fiscales étrangères (notamment belges) des renseignements sur les comptes financiers détenus par des non-résidents auprès d’institutions financières suisses. Grâce à cela, l’administration fiscale belge sait quasiment tout des comptes à l’étranger », explique l’avocat-fiscaliste Denis-Emmanuel Philippe. Qui voit dans ces nouveaux échanges un véritable « game changer » sur la scène fiscale internationale. Ceci explique peut-être pourquoi les pays d’Europe occidentale ne représentent que 1 % des données de cette nouvelle fuite. Alors que les ressortissants d’Egypte, d’Ukraine ou du Venezuela y sont surreprésentés, des pays qui n’ont pas signé d’accord de partage des informations bancaires avec la Suisse.

Des employés très conciliants

Les journalistes de l’OCCRP ont pu s’entretenir avec une bonne dizaine d’employés du Crédit Suisse (anciens ou actuels). Pour leur demander comment ils justifient l’existence de cette (longue) liste de clients problématiques. Sous couvert d’anonymat, plusieurs témoignages se recoupent. La plupart des employés interrogés parlent d’une culture d’entreprise toxique. Un ancien haut dirigeant affirme même avoir pris une « retraite anticipée », choqué que les intérêts commerciaux du groupe prennent le pas sur les exigences de conformité. Les bonus du personnel étaient par exemple calculés sur base du « new net money » : il fallait donc qu’un banquier fasse entrer plus d’argent qu’il n’en sorte pour obtenir ces primes. « La banque incite à fermer les yeux sur un compte qu’on sait être toxique », déplore un cadre historique.

La banque attire surtout « des mercenaires qui cherchent à s’enrichir d’abord (…), quelle que soit la manière dont vous gagnez cet argent », poursuit un autre employé. « Vous n’avez pas besoin de vous soucier de ce qui se passera dans dix ans, car il est peu probable que vous soyez encore là. » Or, c’est généralement le temps qu’il faut pour que les « affaires » explosent. Selon plusieurs témoins, les comptes des très gros poissons étaient tenus si secrets que seuls quelques cadres supérieurs connaissaient l’identité réelle du propriétaire.

Une journaliste de l’OCCRP s’est risquée à une expérience de terrain. Prétextant agir au nom d’un riche Africain, elle a contacté la banque pour ouvrir un compte numéroté. Les dirigeants, désireux d’attirer l’investisseur fortuné, ont organisé un appel vidéo pour expliquer les différentes options disponibles et coller au mieux aux besoins du potentiel client. « Il y a peu de personnes, même au sein de la banque, qui pourraient avoir accès aux informations relatives à votre compte », a assuré un vice-président du Crédit Suisse à la journaliste. Allant un cran plus loin, ce vice-président a même proposé de placer l’argent dans plusieurs véhicules financiers connus pour leur opacité, comme des trusts ou des holdings avec prête-noms, sortant tout le catalogue de mesures permettant de mettre le plus de barrières possible entre le client et ses avoirs. Il n’y a pas à dire, on sait recevoir au Crédit Suisse.

Un coup dans l’eau pour le fisc belge

En août 2020, nos confrères du Tijd révélaient qu’une information judiciaire sur le Crédit Suisse était ouverte au parquet fédéral. La justice a reçu des autorités françaises une liste de plus de 2.600 clients de la banque suisse, suspectés d’y avoir dissimulé leurs biens. Quelques semaines plus tard, l’ex-ministre de la Justice, Koen Geens, confirmait à la Chambre qu’une « enquête est en cours au sein du parquet fédéral concernant les agissements de la banque suisse pour des faits de fraude fiscale, de blanchiment ainsi que pour des faits d’exercice illégal de la profession d’intermédiaire financier ».

Cette information judiciaire est toujours pendante, mais le porte-parole du parquet se refuse à tout commentaire sur le sujet.

Le précieux listing a été transmis par le parquet à l’Inspection spéciale des impôts (ISI). « Nous avons reçu une liste de 2.651 noms de personnes détenant un compte au Crédit Suisse », commente Florence Angelici, porte-parole du SPF Finances. « Ce fichier concernait des données extraites pour les années 2005 à 2009 et ne contenait que les noms des clients et leurs numéros de client. »

Dans 70 % des cas, le fisc a pu retrouver le(s) compte(s) bancaire(s) associé(s) au contribuable belge. Mais dans tous ces cas, soit le compte était déclaré, soit une régularisation avait déjà eu lieu, soit les faits étaient prescrits. Il n’y avait donc pas lieu d’ouvrir de dossier. Quant aux 30 % restants, « ils n’ont pas été identifiés », reprend Florence Angelici.

Depuis 2017, le fisc reçoit des banques suisses les informations concernant les résidents belges. Mais en croisant les noms et numéros de clients obtenus par le parquet avec le contenu de ce fichier, cela n’a mené à aucun résultat. « On imagine que ces comptes ont été clôturés avant les échanges de données. Le croisement sur le nom n’a également rien donné. Tout dossier peut être rouvert en cas de nouveaux éléments. Toutefois, vu l’âge des informations, la chance de pouvoir utiliser ce fichier est très limitée », conclut le fisc, qui n’a donc pas récupéré le moindre euro dans le cadre de cette affaire.

#SuisseSecrets, c’est…

1. Une fuite d’information sur plus de 18.000 comptes bancaires logés au Crédit Suisse, deuxième plus importante banque helvète, entre 1940 et la fin des années 2010. Ces données ont été transmises par une source anonyme au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

2. Une enquête journalistique menée par 48 médias, dont Le Soir, sous la coordination de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project). Au total, plus de 160 journalistes ont uni leurs forces, dans 39 pays et territoires, pour publier le fruit de leur travail commun ce dimanche 20 février 2022.

3. Une illustration du contrôle défaillant de ses clients par le Crédit Suisse, car des criminels en tout genre figurent parmi les titulaires de comptes, avec qui la banque a maintenu des relations pendant de longues années.

 

Journalistes Xavier Counasse et Joel Matriche

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